Le moche peut-il faire du Bien comme le Beau ?

« Notre fascination pour le beau est de l’ordre de la pulsion, s’en débarrasser implique une certaine forme de violence, un travail culturel colossal. »

Je cite Frédéric Spinhirny, interviewé récemment dans 𝘓𝘪𝘣𝘦́𝘳𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 sur ce qu’il appelle le « privilège beau, cet impensé », titre de son livre paru par ailleurs sur le sujet en septembre 2025.

Si la question de la beauté vue comme un « privilège bourgeois » (sic) concerne dans sa thèse l’apparence physique corporelle, la réflexion peut s’étendre également aux objets, à la décoration ou à la mode comme le raconte Alice Pfeiffer, auteur de 𝘓𝘦 𝘨𝘰𝘶̂𝘵 𝘥𝘶 𝘮𝘰𝘤𝘩𝘦.

Vous vous en doutez, je n’ai pas acheté ce livre pour l’esthétique de sa couverture criarde… mais pour comprendre les ressorts et variétés de cet inverse du beau.

Et le choix est varié en la matière : du kitsch qui fait sourire au ringard qui fait pitié, en passant par le laid vulgaire qui scandalise, l'auteur explore les différentes nuances du moche et avoue sa passion pour les « objets qui refusent la matrice esthétique souveraine ».

Elle explique d’ailleurs que le moche n’est pas totalement l’inverse du Beau puisqu’il a la capacité de plaire et se construit dans un décalage du « trop » ou « pas assez » : association de couleurs dissonantes, dimensions disproportionnées, formes disgracieuses, 𝘦𝘵𝘤.

Souvent né dans l’imitation ratée du Beau (simili-cuir, gazon artificiel, copie de Joconde…), le moche est d’abord un faux pas, une erreur de la création.

En revanche si la démarche du moche est intentionnelle et non plus accidentelle, il incarne alors une rébellion contre l’ordre établi, une attaque des normes du Beau, qui est, lui, l’apanage de la classe dominante et cultivée.

Je vois aussi une intention militante dans le travail de certains designers, comme tejo remy ou Teun Zwets, qui transforment nos surplus ou matériaux de rebut en motifs décoratifs pour questionner notre société de surproduction et du tout-jetable.

Cette exploration esthétique est passionnante.

Mais elle soulève, selon moi, une question essentielle : faut-il pour autant renoncer à notre goût du Beau ?

Même si le moche reste inoffensif, voire même porte des intentions louables, je ne crois pas en un monde où il faudrait par souci égalitariste lutter contre notre attirance pour le Beau, au prétexte que tout le monde n’a pas été doté d’en avoir l’apparence ou le goût.

Je reste convaincue que la quête du Beau, loin d'être un caprice esthétique –en particulier dans l'artisanat d'art– force à l'excellence, élève l'âme et fait du bien avec des émotions souvent bien plus intenses et bénéfiques que celles suscitées par le moche.

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Gros bobo, petit h.