Mes mots pour le savoir-faire
Une interprétation de vingt-quatre expressions
de la langue française égrenées pour célébrer
la matière, la main et l’artisanat d’art.
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[1] "Entrée en matière"
Comme le comédien entre en scène, l'artisan d’art entre en matière.
Il répond à un appel.
Parfois étouffé, lorsque l’évidence, trop longtemps niée, finit par se faire vocation tardive.
Souvent impérieux, quand à l’heure des tout premiers choix, une petite voix intérieure impose de se consacrer corps et âme au bois, au métal, à la pierre… et dicte le besoin vital de métamorphoser le monde de ses mains.
Une 𝒆𝒏𝒕𝒓𝒆́𝒆 𝒆𝒏 𝒎𝒂𝒕𝒊𝒆̀𝒓𝒆, c’est à la fois trouver un havre et sillonner un vaste territoire.
C’est une exploration dont on ne se sort heureusement jamais.
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[2] "L'enfance de l'art"
Comme un tout petit enfant, il faut accepter de ne rien savoir.
Avec humilité et persévérance, il faut apprendre peu à peu.
Répéter les gestes balbutiants pour exercer sa dextérité, dompter les outils, apprivoiser sa matière.
Observer, écouter, tenter, échouer, cogiter, recommencer... et acquérir les rudiments de 𝒍’𝒆𝒏𝒇𝒂𝒏𝒄𝒆 𝒅𝒆 𝒍’𝒂𝒓𝒕.
Puis sentir enfin monter le souffle du métier, jusqu’à maîtriser son savoir-faire comme on respire.
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[3] "Avoir les mains libres"
Peu à peu, les mains se débarrassent des préjugés pernicieux.
La liberté de faire prend alors sa revanche sur le pouvoir absolu du savoir.
Audacieuses, ces mêmes mains sauront aussi s’affranchir des règles de l’art pour mieux les transcender lorsqu’elles sont maîtrisées.
𝑨𝒗𝒐𝒊𝒓 𝒍𝒆𝒔 𝒎𝒂𝒊𝒏𝒔 𝒍𝒊𝒃𝒓𝒆𝒔, c’est être libre de questionner les techniques, de réinventer la matière et d’exprimer sa singularité.
Pour enfin, de ses propres mains, façonner qui l’on est et devenir maître de soi.
© Lemarié
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[4] "Tourner autour du pot"
Dans un atelier, l’hésitation nourrit la résolution.
Les étapes du doute sont obligées pour observer la forme, apprécier l’équilibre, trouver le point de justesse.
Approcher, revenir, reculer : cette évaluation fait partie du processus créatif avant de tailler, de modeler, de couper avec certitude.
C’est la prudence du regard qui permet ensuite l’assurance du geste.
C'est à force de 𝒕𝒐𝒖𝒓𝒏𝒆𝒓 𝒂𝒖𝒕𝒐𝒖𝒓 𝒅𝒖 𝒑𝒐𝒕 et de tâtonner en pointillé que la future ligne droite se trace.
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[5] "Matière première"
Voici la matière par laquelle tout commence.
Elle raconte d’où elle vient et murmure ce qu’elle pourrait devenir.
Précieuse ou ordinaire, lointaine ou locale, abondante ou rare, elle est aussi parfois menacée...
De territoires et espèces à préserver en savoir-faire oubliés, certaines ressources s’épuisent, jusqu’à disparaître.
Il faut alors toute l’inventivité de l’artisan pour imaginer comment régénérer ou remplacer la 𝒎𝒂𝒕𝒊𝒆̀𝒓𝒆 𝒑𝒓𝒆𝒎𝒊𝒆̀𝒓𝒆 lorsqu'elle s'annonce bientôt dernière.
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[6] "Brut de fonderie"
À l'aube du geste, il n’existe qu’une promesse.
Bille de bois, motte d’argile, bloc de marbre, fonte de bronze, feuille de papier, pâte de verre, brin de laine…
Au coeur de la matière encore informe, 𝒃𝒓𝒖𝒕𝒆 𝒅𝒆 𝒇𝒐𝒏𝒅𝒆𝒓𝒊𝒆, se cachent les contours d’une histoire que seul l’artisan a en tête et qui attend son geste pour naître.
À partir de presque rien, la fascinante métamorphose s’accomplit et l’artisan se fait maïeuticien de la matière.
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[7] "Matière grise"
Sans cette matière-là, la matière brute demeure informe.
L’intelligence artisanale décode la logique d’un matériau, anticipe sa réaction, invente un outil, détourne un procédé.
C’est une pensée fine, une ingéniosité agile qui fait de l’artisan un chercheur qui expérimente avec ses mains, un inventeur qui teste sans relâche, un stratège qui mise sur le temps long.
La 𝒎𝒂𝒕𝒊𝒆̀𝒓𝒆 𝒈𝒓𝒊𝒔𝒆, c'est le savoir qui préside au savoir-faire.
© Fanny Boucher
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[8] "Huile de coude"
Dans le monde merveilleux de l’artisanat d’art, l’artisan a… mal.
Des postures inconfortables à tenir, des masses lourdes à soulever, des outils blessants à manipuler, des gestes répétitifs à endurer : fabriquer demande un don physique de soi, parfois pénible.
Mais dans ce corps à corps avec la matière, la douleur s’associe au bonheur de créer. C’est cette 𝒉𝒖𝒊𝒍𝒆 𝒅𝒆 𝒄𝒐𝒖𝒅𝒆, cette part d’énergie charnelle cachée qui donne aussi de sa force à l’objet.
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[9] "Mettre du coeur à l'ouvrage"
Un artisan d’art charge de son affection l’objet qu’il fabrique.
Plus encore que du savoir-faire, la création artisanale exige une implication entière et généreuse, elle demande 𝒅𝒖 𝒄œ𝒖𝒓 𝒂̀ 𝒍’𝒐𝒖𝒗𝒓𝒂𝒈𝒆 pour offrir au monde une part de soi et l’éclairer de sa vision.
C’est cette émotion, engendrée par la conversation muette et affectueuse de l'artisan avec sa matière, qui se dégage ensuite doucement à fleur d’objet…
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[10] "Le revers de la médaille"
Dans le monde merveilleux de l’artisanat d’art (bis), l’artisan a… du mal.
La réalité d’un atelier est loin d’être toujours idéale.
Indépendant, un artisan vit souvent mal de son travail et affronte dans l’isolement une dure réalité : revenus irréguliers, coûts élevés, lourdeurs administratives, usure physique, manque de visibilité, solitude dans les choix créatifs, pénurie d’apprentis et de candidats à la reprise…
Face au 𝒓𝒆𝒗𝒆𝒓𝒔 𝒅𝒆 𝒍𝒂 𝒎𝒆́𝒅𝒂𝒊𝒍𝒍𝒆, peu renonceraient pourtant à faire pile ce qu’ils aiment.
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[11] "Tisser des liens"
Pour avancer, un artisan d’art peut compter sur une certaine chaîne de solidarité dans le secteur.
Au fil des stages, des commandes, des rencontres sur les salons, il se lie avec ses pairs, des maîtres, des clients passionnés, des associations, d’autres métiers…
Chaque fil compte pour s’entraider, trouver des solutions, partager les doutes et les succès, transmettre des contacts et… l’amour du métier.
Toutes les mains tendues permettent de 𝒕𝒊𝒔𝒔𝒆𝒓 𝒅𝒆𝒔 𝒍𝒊𝒆𝒏𝒔, solides et durables.
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[12] "Graver dans le marbre"
Venue du fond des âges géologiques, il est une matière qui veille avec sagesse.
Gardienne de mémoire, depuis les stèles antiques jusqu’aux tours des cathédrales en passant par les monuments aux morts, la pierre est la plus spirituelle des matières.
Elle porte les traces immémoriales des incantations divines ou des signatures discrètes des bâtisseurs et fige le travail de la main dans le temps.
Le tailleur de pierre inscrit son passage sur terre pour des générations et symbolise l’engagement de l’artisan d’art à créer des objets beaux et durables.
𝑮𝒓𝒂𝒗𝒆𝒓 𝒅𝒂𝒏𝒔 𝒍𝒆 𝒎𝒂𝒓𝒃𝒓𝒆, c’est léguer l’empreinte d’un geste qui raconte l’histoire d’un savoir-faire.
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[13] "Tailler dans le vif"
L’artisanat d’art offre souvent une équation paradoxale qui consiste à soustraire pour progresser.
Dans une quête de précision, il arrive de devoir « créer contre soi » pour retirer le superflu, corriger la maladresse, renoncer à la fioriture.
Ciseaux, tranchets, scies assènent une décision exigeante, presque douloureuse qui ouvre pourtant la voie à quelque chose de plus juste. Le bon geste n’est pas celui qui évite l’erreur, mais celui capable de la rectifier.
𝑻𝒂𝒊𝒍𝒍𝒆𝒓 𝒅𝒂𝒏𝒔 𝒍𝒆 𝒗𝒊𝒇, c’est dénicher avec lucidité et persévérance la vérité de l’objet.
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[14] "Faire dans la dentelle"
Sous son apparente fragilité, la myriade d’un ouvrage minutieux fait la démonstration d’une solide maîtrise.
Dans l’univers de l’infime, chaque détail porte la trace du temps suspendu et du souffle retenu pour assurer son adresse au geste délicat.
La main précise contrôle le moindre écart pour préserver l’équilibre du beau qui ne tient parfois qu’à un fil.
Dans un silence intérieur, 𝒇𝒂𝒊𝒓𝒆 𝒅𝒂𝒏𝒔 𝒍𝒂 𝒅𝒆𝒏𝒕𝒆𝒍𝒍𝒆, c’est déployer, sans la tyrannie du perfectionnisme, une exigence de chaque instant.
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[15] "Avoir la main heureuse"
Souvenons-nous du plaisir enchanteur de sentir la matière, de la joie émerveillée de créer. Le bonheur était là.
Dans nos petites mains d’enfant, ces menues menottes qui portaient tout à la bouche pour goûter le monde, saisissaient fébrilement des cubes de bois pour bâtir d’instables édifices, pétrissaient maladroitement la pâte pour modeler d’étranges créatures, découpaient de façon hésitante des formes approximatives en papier coloré…
C’est à ce temps béni que l’artisan nous ramène par le prodige qu’il accomplit, ce temps où nous avions tous 𝒍𝒂 𝒎𝒂𝒊𝒏 𝒉𝒆𝒖𝒓𝒆𝒖𝒔𝒆.
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[16] «Prendre son temps"
L’artisanat d’art suit un tempo patient, à contre-courant de l’allure frénétique contemporaine.
L’objet artisanal concentre une temporalité modérée dans :
> Les temps immémoriaux des matières employées : plusieurs millions d’années pour les métaux et pierres, un demi-siècle pour certaines essences de bois…
> La mémoire séculaire du geste et l’apprentissage long des savoir-faire.
> La durée nécessaire à une fabrication respectueuse des règles de l’art et à la maturation du dialogue entre la main et la matière.
> Le temps qui s’étire grâce à la durabilité des matières, permettant la transmission de l’objet dans le futur.
𝑷𝒓𝒆𝒏𝒅𝒓𝒆 𝒔𝒐𝒏 𝒕𝒆𝒎𝒑𝒔, non par paresse mais par sagesse, c’est s’offrir un bien précieux qui ne s’achète pas : une part d’éternité.
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[17] "Mettre en lumière"
Dans un atelier, l’artisan fait de la lumière son invitée mystère.
Elle est sa matière subsidiaire pour venir effleurer, souligner, révéler sa matière première. Au fil des creux et des reliefs, tout en ombres et reflets, en brillants et en mats, la lumière se fait complice de la marqueterie de paille, des sequins de broderie, des veinures du bronze, du grain du cuir, des plis de la soie…
𝑴𝒆𝒕𝒕𝒓𝒆 𝒆𝒏 𝒍𝒖𝒎𝒊𝒆̀𝒓𝒆, c’est donner un supplément d’âme à la création, impalpable et insaisissable.
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[18] "Les règles de l'art"
Un artisan d’art dispose d'outils et instruments variés.
Le plus invisible d’entre eux transmet et honore un héritage de codes et usages du geste.
C’est une règle. Droite comme une ligne tracée entre passé et présent, comme un pont entre les époques.
C’est aussi une boussole qui indique toujours le Nord du savoir-faire au fil de l’exploration des possibles.
Cet instrument, ce sont 𝒍𝒆𝒔 𝒓𝒆̀𝒈𝒍𝒆𝒔 𝒅𝒆 𝒍’𝒂𝒓𝒕 sur lesquelles s’appuient la création et l’innovation.
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[19] "Remettre l'ouvrage sur le métier"
Il est admis que l’apprentissage d’un artisan d’art s’étire sur plusieurs années, voire plusieurs décennies. Parfois toute une vie…
Ce long parcours est fondé sur l’itération. L’erreur n’y est pas un échec ou une fin, mais une étape, un point de départ pour défaire et mieux refaire. Ce recommencement patient permet un enseignement de la matière, un enrichissement du regard et un ajustement du geste pour, pas à pas, arriver à maîtriser son savoir-faire.
𝑹𝒆𝒎𝒆𝒕𝒕𝒓𝒆 𝒍’𝒐𝒖𝒗𝒓𝒂𝒈𝒆 𝒔𝒖𝒓 𝒍𝒆 𝒎𝒆́𝒕𝒊𝒆𝒓, c’est faire mieux qu’hier, et moins bien que demain.
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[20] "Entre de bonnes mains"
L’artisanat d’art résonne de mille histoires de rencontres sincères et profondes.
C'est un grand-parent artisan qui partage l’amour de son métier avec son petit enfant attiré par la matière. C’est un professeur qui conforte et encourage la vocation d’un élève hésitant. C’est un chef d’atelier qui guide et stimule le talent en germe d’un apprenti.
Tomber « 𝒆𝒏𝒕𝒓𝒆 𝒅𝒆 𝒃𝒐𝒏𝒏𝒆𝒔 𝒎𝒂𝒊𝒏𝒔 », c’est avoir la chance de rencontrer un façonneur de destin qui marque une vie de son enseignement, et plus encore, de son regard bienveillant.
© Rémy Garnier
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[21] "De main de maître"
Ce maître-là ne domine pas, il est auprès, au plus près.
De son disciple d’abord. Silencieux dans son rôle de guide, il montre la voie avec ses mains, sa gestuelle et de tout son être. Exigeant, parfois rude, il tire et pousse l’autre à donner le meilleur de lui.
De sa matière ensuite, avec laquelle il va de pair dans un dialogue à voix basse. Humble dans une exploration qu’il sait infinie, il affine sans cesse son expertise.
Exécuter 𝒅𝒆 𝒎𝒂𝒊𝒏 𝒅𝒆 𝒎𝒂𝒊̂𝒕𝒓𝒆, ce n’est pas imposer son autorité, mais élever et révéler.
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[22] "De l'or dans les mains"
Redorer le blason des métiers d’art, redonner tout son lustre au travail manuel auprès des plus jeunes est une mission de bien commun.
L’intelligence artisanale offre un modèle d’art de vivre vertueux dans une société en perte de sens, une voie de résistance face à l’uniformisation de l’objet, à l’intensification de la production, à la banalisation de la création...
La matérialité artisanale permet de redécouvrir que l’objet est précieux. Non seulement pour ce qu’il est en apparence, mais plus encore pour la mystérieuse alchimie d’excellence qu’il contient : la métamorphose d’une matière, l’agilité de la main, le bonheur de l’artisan, l’histoire d’un atelier, la passion de la transmission…
L’artisanat d’art est un trésor et ceux qui ont le don de le faire rayonner ont 𝒅𝒆 𝒍’𝒐𝒓 𝒅𝒂𝒏𝒔 𝒍𝒆𝒔 𝒎𝒂𝒊𝒏𝒔.
Dorure Meggie Garcelon © Frederic Boyadijian
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[23] "Passer la main"
Transmettre n’est pas qu’une affaire de connaissances.
C’est une question de sensations et de valeurs. La transmission s’effectue dans un échange à demi-mot, par la gestuelle, la posture. 𝑷𝒂𝒔𝒔𝒆𝒓 𝒍𝒂 𝒎𝒂𝒊𝒏 est une mission noble qui offre à l’autre de progresser et de prolonger une manière de faire et d’être.
𝑷𝒂𝒔𝒔𝒆𝒓 𝒍𝒂 𝒎𝒂𝒊𝒏, c’est aussi la sensualité du geste qui effleure la matière, qui caresse la texture.
La prochaine fois que vous aurez l’occasion de toucher un coussin en velours, un sac en cuir, une rampe en fer forgé ou un verre en cristal… vous penserez aux artisans d’art.
© Loro Piana
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[24] "Éloge de la main"
« J’entreprends cet éloge de la main comme on remplit un devoir d’amitié.
Au moment où je commence à l’écrire, je vois les miennes qui sollicitent mon esprit, qui l’entraînent. Elles sont là, ces compagnes inlassables, qui, pendant tant d’années, ont fait leur besogne, l’une maintenant en place le papier, l’autre multipliant sur la page blanche ces petits signes pressés, sombres et actifs. Par elles l’homme prend contact avec la dureté de la pensée. Elles dégagent le bloc. Elles lui imposent une forme, un contour et, dans l’écriture même, un style. » Henri Focillon
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Éloge de la main
Henri Focillon est historien de l’art, auteur de textes de référence sur l’esthétique et –ceci expliquant sans doute cela– fils d’un illustre graveur. En 1934, il écrit 𝐸́𝑙𝑜𝑔𝑒 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑚𝑎𝑖𝑛 :
« J’entreprends cet éloge de la main comme on remplit un devoir d’amitié. Au moment où je commence à l’écrire, je vois les miennes qui sollicitent mon esprit, qui l’entraînent. Elles sont là, ces compagnes inlassables, qui, pendant tant d’années, ont fait leur besogne, l’une maintenant en place le papier, l’autre multipliant sur la page blanche ces petits signes pressés, sombres et actifs. Par elles l’homme prend contact avec la dureté de la pensée. Elles dégagent le bloc. Elles lui imposent une forme, un contour et, dans l’écriture même, un style. »
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